Le SIDA, un enjeu social

Une série d’obstacles à la prévention

En Inde, la lutte contre le SIDA est embourbée dans un manque d’information sur l’ampleur de l’épidémie, une absence de consensus sur la stratégie pour l’enrayer et des difficultés culturelles à aborder ouvertement la question de la sexualité. De plus, la prévention est rendue complexe dans la mesure où l’Inde a de nombreuses langues et des centaines de dialectes différents. Ainsi, bien qu’une certaine éducation puisse être faite au niveau national, de nombreux efforts sont mieux appliqués à l’échelon local et étatique, par des ONG plutôt que par des organismes gouvernementaux.

Aujourd’hui, en Inde, les politiques de lutte contre la maladie paraissent de plus en plus incertaines depuis la fin de la collaboration entre le gouvernement et la fondation Bill et Melinda Gates. En 2013, l’organisation humaniste a mis fin à dix années de collaboration avec les autorités indiennes.

culture indienne et déni du sidaIgnorance, déni et superstitions

Un phénomène de déni a retardé en Inde le diagnostic de l’épidémie. Encore aujourd’hui, la méconnaissance du SIDA est sidérante : même des professionnels de santé ignorent les modes de transmission. Il est arrivé que des médecins rechignent ou refusent d’examiner un enfant dont on avait simplement annoncé la séropositivité pour que les précautions d’usage soient prises.

Les gens ignorant tout du SIDA, ils pensent qu’ils risquent de contracter la maladie par la salive, le contact ou les piqûres de moustique. La population ne recevant aucune formation sur le sujet, les superstitions prennent le dessus et l’opinion populaire attribue à la maladie une origine divine, sous-entendant que le malade a bien dû la mériter d’une manière ou d’une autre.

Une étude révèle qu’en Inde, 36% des personnes estiment qu’il serait préférable que les personnes infectées se tuent, le même pourcentage estime que les personnes infectées méritent leur sort. 34% ont dit ne pas vouloir avoir de relations avec les personnes atteintes du SIDA, et un cinquième a déclaré que le SIDA était une punition divine.La méconnaissance engendre la peur et la peur est source de nouvelles discriminations.

Discriminations et exclusion sociale

Le SIDA n’est donc pas uniquement destructeur de la santé, il entraîne également de gros préjudices humains aux personnes contaminées. En Inde, bien que l’intouchabilité ait été abolie lors de l’indépendance (cf. art. 17 de la Constitution : « L’intouchabilité est abolie sous toutes ses formes »), le système des castes reste toujours prégnant et crée un terreau favorable à l’exercice des discriminations.

Dans ce contexte, le SIDA provoque de particulièrement fortes discriminations et stigmatisations qui contaminent la vie des familles et des communautés. Ces discriminations sévissent à divers niveaux, au sein des villages, dans le monde du travail et même les hôpitaux. En raison de leur séropositivité, des personnes continuent à subir des mauvais soins ou l’insuffisance des services.
Le secteur des soins sanitaires a été le contexte le plus manifeste de discriminations, stigmatisations et dénis relatifs au VIH/SIDA. L’attitude négative des équipes soignantes a généré l’anxiété et la peur parmi les personnes atteintes du VIH et du SIDA. Par conséquent, de nombreuses personnes ont gardé leur statut secret, craignant d’être encore moins bien considérées que les autres. Parmi la majorité des personnes séropositives, la peur et l’angoisse liées au SIDA, et parfois le déni de leur statut de contaminé, peuvent être attribués à des expériences traumatisantes dans les établissements de santé.

Les enfants de Shanthi Bhavan Children’s Home sont victimes de ces discriminations. Beaucoup sont venus ici après la mort de leurs parents, parce qu’ils étaient rejetés par leur entourage. L’un d’eux, par exemple, n’avait pas le droit d’entrer dans la maison et devait coucher dehors. Un autre reçut de l’huile bouillante sur le visage, lorsque sa grand-mère apprit sa maladie. Récemment, trois de nos enfants atteints d’un problème dermatologique mineur ont été mis à pied pendant trois semaines par leur école, sans qu’aucun risque réel de contamination n’ait été en jeu.

Pour les enfants atteints du SIDA, les écoles constituentun important foyer de discriminations : lors de la création de l’orphelinat, aucun des enfants accueillis n’était scolarisé. Il a fallu livrer un véritable combat pour expliquer aux directeurs d’établissement que les enfants ne constituaient pas un danger pour leurs camarades et qu’ils avaient droit à l’instruction comme tout autre enfant.

Dans les cas extrêmes, la séropositivité entraîne une excommunication de caste, un ostracisme familial, voire pire encore en l’absence de garde-fous (lynchage, homicide). Néanmoins les esprits évoluent, progressivement. Nous le voyons à notre humble niveau à la manière dont les proches accueillent maintenant les enfants, lorsque nous les invitons à venir les visiter. Comme s’ils prenaient conscience que ces enfants étaient normaux, pleins de vie et de promesses.

Absence de famille et déstructuration Absence de famille et déstructuration

Le SIDA a pour autre conséquence de rendre orphelin. 85 % des enfants de Shanthi Bhavan Children’s Home ont perdu leurs parents, morts du SIDA. Certains n’ont aucune attache familiale, d’autres ont toujours au village un oncle, une tante ou une grand-mère, mais ces derniers gardent plus ou moins contact, pour les raisons détaillées ci-dessus.

Or en Inde, le tissu social étant extrêmement dense, la reconnaissance sociale y est nécessaire pour construire sa vie. A titre d’exemple, encore la majorité des mariages sont arrangés par les familles des jeunes en âge de se marier. La famille est également ce qui pousse les jeunes indiens à s’en sortir au niveau professionnel. En effet, les motivations premières des étudiants indiens sont de rembourser les dettes de leurs parents, d’honorer les sacrifices que leurs parents ont faits pour les éduquer, ou tout simplement de leur offrir la fierté que leur enfant soit parvenu à gravir un échelon social.

Le rapport à la famille est si structurel dans la vie des indiens qu’il est ardu pour un jeune orphelin d’aller de l’avant, de nourrir des ambitions et de s’insérer dans la société.